Cododo : choix risqué ou solution naturelle ?
- 3 août
- 10 min de lecture

Alors que plus de la moitié des familles dans le monde dorment avec leur bébé, pourquoi cette pratique reste-t-elle si controversée ?
Dans les discours dominants autour du sommeil des bébés, le partage du lit est souvent perçu comme une pratique dangereuse, à éviter absolument. Pourtant, les données les plus récentes invitent à une lecture bien plus nuancée. Loin d’un débat tranché entre “bon” et “mauvais” cododo, il s’agit d’une réalité humaine, physiologique, culturelle — et souvent très pratique — que les familles expérimentent depuis la nuit des temps.
Sommaire
Qu’appelle-t-on co-sommeil ?
Le co-sommeil désigne toutes les formes de sommeil partagé entre un parent et un enfant. On distingue principalement deux pratiques :
Le room-sharing : l’enfant dort dans la même chambre que ses parents, mais dans un lit séparé.
Le bed-sharing (cododo) : l’enfant partage le lit des parents, partiellement ou toute la nuit.
Ces pratiques sont fréquentes dans le monde entier, et parfois spontanément adoptées par les mères allaitantes ou les parents de jeunes bébés au sommeil haché.
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Pourquoi le sommeil partagé reste controversé ?
Le sommeil partagé – c’est-à-dire dormir dans la même pièce, voire sur la même surface que son bébé – est une pratique fréquente dans le monde entier, y compris dans les sociétés occidentales, souvent de manière non déclarée. Lorsqu’il est combiné à l’allaitement, ce mode de sommeil présente des spécificités neurocomportementales qui méritent d’être comprises. Pourtant, il reste largement déconseillé par de nombreuses autorités sanitaires, parfois sans tenir compte des nuances fondées sur les données actuelles de la recherche.
Des recommandations inadaptées à la réalité des familles
En France comme dans d’autres pays occidentaux, les recommandations officielles incitent souvent les parents à faire dormir leur bébé dans un lit séparé dès la naissance. Pourtant, les études de terrain montrent que la très grande majorité des parents – allaitants ou non – dorment avec leur bébé à un moment ou un autre, que ce soit intentionnellement ou par épuisement (Ball, 2002 ; Kendall-Tackett et al., 2010). Une enquête menée auprès de 4 789 mères d'enfants âgés de 0 à 12 mois aux États-Unis a montré par exemple que près de 60 % des mères partagent leur lit et que cela se produit tout au long de la première année. Cette dissonance entre les recommandations et la réalité des pratiques expose les familles à des situations potentiellement à risque, car mal informées.
Les recherches les plus récentes insistent sur un point central : lorsqu’il est pratiqué dans des conditions sécuritaires (surface ferme, pas de tabac, pas d’alcool ou de médicaments altérant la vigilance, absence d’oreillers massifs ou de couvertures lourdes), le cododo, y compris sur la même surface, n’est pas associé à une augmentation du risque de mort inattendue du nourrisson. Au contraire, dans le cadre d’un allaitement maternel, il pourrait même contribuer à en réduire le risque.
Cette proximité physique permet en effet une meilleure synchronisation entre le sommeil du bébé et celui du parent, facilite les réveils nocturnes nécessaires à l’allaitement et aide à maintenir une vigilance accrue chez l’adulte. Autrement dit : dormir avec son bébé n’est pas, en soi, un problème. C’est l’environnement dans lequel cela se passe qui importe.
Un sujet souvent plus émotionnel que rationnel
Le cododo suscite des réactions passionnées, souvent ancrées dans des représentations culturelles et des normes sociales. Dans certaines cultures, dormir avec son bébé est une évidence. Dans d’autres, cela suscite inquiétudes, culpabilité, voire jugements. En France, malgré le fait que de nombreuses familles le pratiquent de manière occasionnelle ou régulière, il reste associé à une certaine forme d’imprudence, voire de “mauvais pli”.
Pourquoi un tel décalage entre les pratiques réelles et les recommandations ? En partie parce que les recommandations officielles peinent à évoluer au même rythme que les découvertes scientifiques. Et aussi parce que, dans nos sociétés occidentales, l’autonomie — y compris celle du nourrisson — est très valorisée. Il faudrait “faire ses nuits” le plus tôt possible, dormir seul, apprendre à s’endormir sans aide. Comme si le sommeil n’était pas un besoin relationnel, mais une compétence individuelle à entraîner.
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Une pratique qui interroge nos normes culturelles
Aujourd’hui, les parents sont souvent isolés. Leur réseau de soutien est plus mince qu’autrefois, et les injonctions contradictoires fusent de toutes parts : un bébé doit dormir seul, mais il ne faut pas le laisser pleurer ; il faut répondre à ses besoins, mais aussi se reposer ; il faut allaiter, mais aussi retrouver ses nuits. Résultat : une fatigue immense, des tâtonnements, des recherches à n’en plus finir sur Internet, et parfois le sentiment de ne pas “bien faire”.

Dans ce contexte, le cododo apparaît parfois comme une solution de survie. Et c’en est une — à condition qu’il soit pratiqué en toute conscience et dans un cadre sécuritaire. C’est d’ailleurs pour cela que plusieurs spécialistes recommandent aujourd’hui aux familles allaitantes de sécuriser leur lit même si elles n’ont pas prévu de partager leur lit avec leur bébé. Car dans les nuits difficiles, il est fréquent qu’un bébé s’endorme au sein, qu’un parent reste allongé, et qu’un cododo involontaire s’installe… Parfois moins sécuritaire qu’un lit partagé bien préparé.
Une décision familiale, pas un dogme
Faire du cododo ne doit pas être une injonction de plus, ni un standard à atteindre. Ce n’est ni la garantie d’un bébé qui dort paisiblement, ni une pratique indispensable pour créer du lien.
C’est un choix d’aménagement, parmi d’autres, qui mérite d’être exploré avec nuance et sans tabou. Dans certaines familles, c’est une évidence. Dans d’autres, cela ne correspond pas aux besoins de chacun, et c’est très bien ainsi.
Ce qui compte avant tout, c’est que chaque famille puisse faire des choix éclairés, en ayant accès à une information complète, à jour, et dégagée des mythes. Pas à des dogmes.

Le sommeil partagé chez les mères allaitantes
Lorsque l’enfant est allaité, il adopte spontanément un comportement de tétée nocturne plus fréquent, souvent dans une position de sommeil latéral ventral, niché à hauteur du sein. De leur côté, les mères allaitantes développent une posture protectrice instinctive, en « C » autour de leur bébé (McKenna & McDade, 2005 ; Ball, 2003). Ce type de co-sleeping, souvent qualifié de breastsleeping, a été observé et documenté dans plusieurs études comportementales et polysomnographiques.
Ces comportements réduisent les risques de recouvrement ou d'étouffement : le bébé reste à hauteur du sein, éloigné des oreillers, et les cycles de sommeil mère-bébé se synchronisent. Le bébé se réveille plus fréquemment mais retourne aussi plus vite au sommeil, et la mère perçoit plus rapidement un changement d'état de l’enfant (McKenna & Gettler, 2016).
Une réduction du risque de mort inattendue du nourrisson
Contrairement à une idée reçue, le sommeil partagé pratiqué dans un cadre sécurisé, notamment dans le contexte de l’allaitement maternel, est associé à une réduction du risque de mort inattendue du nourrisson (sudden infant death syndrome, SIDS).
Plusieurs études récentes suggèrent que l’allaitement et le sommeil partagé sécurisé agissent en synergie protectrice (Blair et al., 2014 ; Bartick et al., 2021). Une méta-analyse a d’ailleurs montré que l’allaitement réduit significativement le risque de SIDS, et que cette protection est dose-dépendante (Thompson et al., 2017).
Plus récemment, la professeure Helen Ball, McKenna et leurs collègues ont proposé que le bedsharing partiel et sécurisé pourrait expliquer en partie cette réduction du risque chez les bébés allaités, en facilitant les micro-réveils et les ajustements posturaux (Ball, H. L., McKenna, J. J., et al., 2022).
Quand les mères n’osent pas en parler
En France, de nombreuses mères rapportent ne pas oser parler de cododo à leur pédiatre ou à leur entourage, de peur d’être jugées ou infantilisées. Pourtant, nier ces pratiques empêche d’en discuter les conditions de sécurité : surface ferme, pas de tabac, pas d’alcool ou de médicaments altérant la vigilance, allaitement exclusif ou prédominant, absence d’oreillers massifs ou de couvertures lourdes. (UNICEF UK, 2019).
Les recommandations internationales évoluent lentement. L’American Academy of Pediatrics continue de déconseiller le bedsharing avant six mois, tandis que le NICE au Royaume-Uni recommande une discussion ouverte et personnalisée sur le sujet. De nombreux experts appellent à cesser les recommandations uniformes et culpabilisantes, pour s’appuyer sur les réalités vécues et les preuves scientifiques (Bartick et al., 2021).
Un sommeil partagé, plus protecteur
Partager le sommeil avec son bébé, dans une configuration sécurisée, permet une synchronisation fine entre les rythmes de la mère et de l’enfant. Cette proximité nocturne favorise une vigilance maternelle accrue : la mère perçoit plus facilement les micro-mouvements, les bruits ou les changements de respiration de son bébé, même en dormant. Elle adapte spontanément ses propres cycles de sommeil, ses postures et ses comportements aux signaux de son enfant, ce qui contribue à prévenir les situations à risque.
Du côté du bébé, le sommeil partagé modifie la structure même du sommeil. Plusieurs études en électroencéphalographie ont montré que les bébés dormant à proximité de leur mère passent moins de temps en sommeil profond (sommeil lent profond), une phase dans laquelle les éveils spontanés sont plus rares et durant laquelle le risque de défaillance des mécanismes d’éveil — impliqués dans les cas de syndrome de mort subite du nourrisson (SMSN) — est plus élevé.

Ces éveils plus fréquents, mais physiologiques, permettent au bébé de maintenir une meilleure autorégulation respiratoire et cardiaque. Ils sont en quelque sorte une "gymnastique" bénéfique pour le système nerveux autonome en développement. Le sommeil partagé, dans ce cadre, n’est pas synonyme de perturbation ou de mauvaise qualité de sommeil, mais d’un sommeil plus actif, plus fragmenté, certes, mais protecteur.
Moins de stress pour le bébé
Dormir à proximité d’un parent ne se limite pas à une question de confort affectif : cela a un véritable impact physiologique sur le bébé. Une autre étude (Tollenaar et al., 2011) a montré que les bébés qui dormaient seuls dès le premier mois de vie présentaient une réponse au stress plus marquée (augmentation du cortisol) lors d’un bain, à l’âge de cinq semaines.
Autrement dit, la simple présence d’un adulte au moment du sommeil — même sans interaction active pourrait jouer un rôle régulateur sur le système nerveux du nourrisson, indépendamment de l’allaitement ou du comportement parental dans la journée.
Cela pourrait s’expliquer par un sentiment de sécurité corporelle, un environnement sensoriel plus familier (bruit de respiration, odeur, chaleur), et une régulation plus efficace des rythmes veille-sommeil.
Des bénéfices psychologiques et oraux à long terme ?
Des chercheurs espagnols ont observé en 2022 que les enfants ayant co-dormi plus de six mois avaient :
moins d’anxiété
moins d’habitudes orales non nutritives (comme la succion du pouce ou des objets)
moins de malocclusions dentaires (mauvaises positions des dents ou de la mâchoire)
Ces résultats laissent penser que le sommeil partagé pourrait favoriser une sécurité affective, et limiter certaines compensations orales chez l’enfant.
Une étude longitudinale (Bilgin & Wolke, 2022) n’a trouvé aucun lien significatif entre le co-sommeil pratiqué durant les six premiers mois et l’apparition, à 18 mois, de troubles du comportement, de troubles de l’attention ou de difficultés d’attachement. Cela suggère que ce n’est ni un facteur protecteur, ni un facteur de risque, mais un choix de proximité qui s’adapte à chaque famille.
Alors… cododo ou pas ?
Il n’y a pas de réponse universelle. Mais il y a des questions utiles à se poser :
Ai-je envie ou besoin de dormir près de mon bébé ?
Le faire m’aide-t-il à mieux vivre les nuits ? Et lui ?
Suis-je informé·e des règles de sécurité ?
Comment ce choix est-il vécu dans mon couple ?

Le sommeil de l’enfant ne peut pas être abordé uniquement comme une question technique. Il traverse les émotions, les attentes, les normes. Le cododo aussi. C’est pour cela qu’il mérite mieux qu’un simple “oui” ou “non”. Il mérite qu’on en parle autrement.
Vous l'avez compris, le co-sommeil est une pratique ancienne, universelle, et aux effets contrastés. Il peut favoriser l’allaitement, la régulation du stress et un sentiment de sécurité chez l’enfant, mais il n’est pas sans conséquences sur le sommeil parental. Comme toujours, il n’existe pas de solution unique : l’essentiel est de choisir en conscience, en s’informant, et en écoutant les besoins de chacun.
Réferences :
Ball HL, McKenna JJ, Young M, Louis-Jacques A, Bartick M. (2022). Bedsharing may partially explain the reduced risk of sleep-related death in breastfed infants. Frontiers in Pediatrics.
Ball, H. L. (2003). Breastfeeding, Bed-Sharing, and Infant Sleep. Birth, 30(3), 181–188.
McKenna J.J., McDade T. (2005). Why babies should never sleep alone: A review of the co-sleeping controversy in relation to SIDS, bedsharing and breastfeeding. Paediatric Respiratory Reviews, 6(2), 134–152.
Kathleen Kendall–Tackett, (2010). Mother–Infant Sleep Locations and Nighttime Feeding Behavior U.S. Data from the Survey of Mothers’ Sleep and Fatigue. Clinical Lactation Vol 1
McKenna, J. J., & Gettler, L. T. (2016). There is no such thing as infant sleep, there is no such thing as breastfeeding, there is only breastsleeping. Acta Paediatrica, 105(1), 17–21.
Thompson, J. M. D., Tanabe, K., Moon, R. Y., Mitchell, E. A., McGarvey, C., Tappin, D., Blair, P. S., & Hauck, F. R. (2017). Duration of Breastfeeding and Risk of SIDS: An Individual Participant Data Meta-analysis. Pediatrics, 140(5), e20171324.
https://soinsdenosenfants.cps.ca/handouts/pregnancy-and-babies/safe_sleep_for_babies
Ball HL, McKenna JJ, Gettler LT, Blair PS, Young M, Bartick M, Louis-Jacques A. Bedsharing may partially explain the reduced risk of sleep-related death in breastfed infants. Frontiers in Pediatrics, 2022;10:1081028. doi:10.3389/fped.2022.1081028.
Tollenaar MS, Beijers R, Jansen J, Riksen-Walraven JM, de Weerth C. (2011). Solitary sleeping in young infants is associated with heightened cortisol reactivity to a bathing session. Early Human Development, 87(10), 595-602.
Carrillo-Díaz M, Lacarcel-Tejero B, Romero-Maroto M, del Rey-Sánchez JM. (2022). The impact of co-sleeping less than 6 months on children's anxiety, oral habits, and malocclusion. European Journal of Orthodontics, 44(1), 41–48.
Bilgin A, Wolke D. (2022). Bed-sharing in the first 6 months: Associations with infant-mother attachment, socio-emotional and cognitive development at 18 months. Journal of Developmental & Behavioral Pediatrics, 43(6), 325–333.
Volkovich E, Tikotzky L, Manber R, Meiri G, Shani-Adir A, Bar-Haim Y. (2018). Mother–infant sleep patterns and parental functioning in families of infants with and without nighttime sleep disruptions. Sleep, 41(2), zsx207.
Barry ES. (2019). Co-sleeping as a proximal context for infant development: The importance of parental contact in early infancy. Early Human Development, 130, 41–51.



















