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Ne pas vouloir culpabiliser une mère non allaitante devient un alibi

il y a 11 heures
9 min de lecture

Crédit photo : Renaud Caillé
Crédit photo : Renaud Caillé

« Il ne faut pas culpabiliser les mères. » « Aujourd’hui, le lait infantile est très sûr. » « L’allaitement doit rester un choix personnel. »

Ces phrases, vous les avez probablement déjà entendues. Elles se veulent rassurantes, modernes, bienveillantes. Pourtant, à force d’être répétées sans nuance, elles finissent par produire l’effet inverse de celui qu’elles prétendent viser : elles empêchent toute réflexion critique sur un sujet profondément politique, industriel et sanitaire.

Cet article ne s’adresse pas à vous pour juger vos choix passés ou présents. Il s’adresse à vous pour mettre des mots sur ce qui est systématiquement passé sous silence, et pour questionner un discours dominant qui, sous couvert de non-culpabilisation, protège surtout l’industrie agro-alimentaire et ses défaillances structurelles.


Sommaire


Une rhétorique bien huilée : rassurer pour mieux dépolitiser


Lorsque l’on parle d’allaitement ou de lait infantile dans l’espace médiatique, le ton est presque toujours le même : apaisant, consensuel, émotionnel. On insiste sur la nécessité de « ne pas culpabiliser », de « respecter tous les choix », de « dédramatiser ».


"sentiments de culpabilité et de honte"
"sentiments de culpabilité et de honte"

On en vient alors à diaboliser le geste naturel d'allaiter, l'évidence biologique. Il n'est pourtant pas question de choisir un camp mais bien de promouvoir la santé physique, nutritionnelle, émotionnelle.


Un témoignage comme celui-ci est profondément imprégné d’une culture du non-allaitement, qui tend à considérer les difficultés rencontrées par les mères comme une conséquence quasi inévitable de l’« injonction » à allaiter. Or, le véritable problème ne réside pas dans cette recommandation elle-même, mais dans le manque de soutien adapté et d’informations précises offertes aux femmes dès les premiers jours.


La majorité des mères qui vivent mal leur allaitement ont en réalité subi les conséquences d’un défaut de calibrage de la lactation. Concrètement, leur corps finit par produire moins de lait que ce que la nature a prévu, notamment parce qu’on leur a conseillé d’allaiter en imitant le rythme des biberons — "toutes les trois heures", et donner une tétine entre temps pour « combler un fort besoin de succion » chez leur bébé.


Cette approche inadéquate a des conséquences terribles :

  • Douleurs aux seins et crevasses,

  • Prise de poids insuffisante du nourrisson,

  • Inquiétudes constantes quant à la quantité de lait produite,

  • Bébé qui dort uniquement au contact de sa mère et se réveille fréquemment la nuit,

  • Engorgements, mastites, canaux lactifères bouchés.


Ce cercle vicieux alimente la détresse physique et psychologique des mères, souvent isolées, et finit par compromettre durablement l’allaitement.



De la nécessité de soutenir les mères, vraiment


Le problème apparaît lorsque la « non-culpabilisation » devient un alibi : un paravent commode qui évite de poser les questions qui dérangent. On parle beaucoup des émotions individuelles — ce qui est légitime — mais très peu des responsabilités industrielles, des stratégies marketing, des conflits d’intérêts historiques et de l’absence de politiques publiques ambitieuses.


Et pourtant, des volontés politiques, il y en a eu, qui ont fait l'effet d'un feu de paille. Qui a entendu parler du « Plan d’action : Allaitement maternel » du Pr Dominique Turck de 2010 ?

Les mots que nous utilisons en disent long. Prenons par exemple l’expression « lait maternisé », encore couramment employée, y compris par des professionnel·les de santé. Ce terme n’est ni neutre ni scientifique. Il suggère une continuité, une imitation fidèle du lait maternel. Or, cette équivalence n’existe pas.

En soi, l'intention de rassurer les mères qui décident de ne pas allaiter n'est pas problématique. Le problème apparaît lorsque ce discours devient le seul cadre possible de la discussion. Car à force de recentrer le débat sur les ressentis individuels, on finit par évacuer complètement les dimensions structurelles du sujet.

On ne parle plus :

  • des stratégies marketing extrêmement agressives des fabricants de laits infantiles ;

  • des conflits d’intérêts historiques avec le monde médical ;

  • des rappels de produits et contaminations récurrentes ;

  • ni du fait que l’alimentation des nourrissons est devenue un marché mondial extrêmement lucratif.


Dépolitiser un sujet, ce n’est jamais être neutre. C’est toujours protéger l’ordre existant.



Les mots ne sont pas neutres, à commencer par l'expression « lait maternisé »

Arrêtons-nous un instant sur un terme que vous avez sans doute déjà utilisé, ou entendu dans la bouche de professionnel·les de santé : "lait maternisé."

Cette expression n’est pas anodine. Elle n’est nullement scientifique mais profondément idéologique. Elle crée une illusion d’équivalence.


A ce propos, je vous invite à simplement méditer une image. Voici la composition du lait maternel et celle des laits infantiles.




Il y a d’un côté le lait maternel : fluide vivant, porteur de cellules immunitaires, adapté en permanence à l’enfant. Sa composition évolue en permanence selon l’âge de l’enfant, son état de santé, l’heure de la journée, ou encore les infections en circulation dans son environnement.


Et de l’autre, des préparations industrielles pour nourrissons : standardisées, fabriquées à partir de procédés complexes, dépendantes de chaînes industrielles mondialisées. Aucune préparation industrielle ne peut reproduire le lait maternel ou même lui arriver à la cheville.



"l'appellation "lait maternisé" est interdite depuis 1981"
"l'appellation "lait maternisé" est interdite depuis 1981"

Employer l'expression "lait maternisé", c’est :

  • gommer la différence entre un produit vivant et un produit industriel ;

  • rassurer symboliquement les parents ;

  • et rendre socialement acceptable une dépendance à des substituts industriels.


Quand le langage s’adoucit, la pensée critique s’émousse.

« Le lait de femme ne ressemble à aucun autre. On peut corriger, modifier le lait de vache. On ne peut pas l’humaniser » Dr Robert Debré - Quelques vérités premières (ou soi-disant telles) sur les maladies des enfants -1938 - Masson.

Le lait artificiel est un aliment industriel ultra-transformé


Appelons un chat un chat, les préparations lactées pour nourrissons sont un substitut industriel. Elles sont fabriquées à partir :

  • de lait de vache ou de dérivés laitiers fractionnés,

  • d’huiles végétales raffinées,

  • de sucres ajoutés,

  • de vitamines et minéraux synthétiques,

  • et d’additifs nécessaires à la stabilité du produit.


Il subit des traitements thermiques lourds, des étapes de séchage, de recomposition et de standardisation. À ce titre, il répond pleinement aux critères des aliments ultra-transformés selon les classifications utilisées en santé publique (classification NOVA).


Pourquoi c'est important ?


Parce que The Lancet, l’une des revues médicales les plus prestigieuses au monde, a récemment publié une série d’articles alertant sur :

  • les effets sanitaires des aliments ultra-transformés ;

  • leur rôle dans la dégradation globale des régimes alimentaires ;

  • et les stratégies industrielles mises en œuvre pour banaliser leur consommation, y compris auprès des populations les plus vulnérables.



Dès lors, une question fondamentale se pose :

La question n’est donc pas : « Est-ce qu’il est bon de donner du lait infantile ? » Mais bien : « Est-il acceptable de risquer d’affaiblir la santé des nourrissons en faisant le jeu d’un système industriel dont on connaît les défaillances récurrentes ? »

On vous fait croire que le lait artificiel, c'est du pareil au même



La phrase « les enfants n’ayant pas été allaités vont bien » est trompeuse car elle occulte sciemment des différences mesurables de santé entre enfants allaités et non allaités. Le fait qu’un enfant non allaité puisse aller bien individuellement ne change rien au constat : à l’échelle de populations, le non‑allaitement est associé à plus de risque de morbidité et d’utilisation des services de santé.


Ce n’est pas faux : beaucoup grandissent sans problème. Je suis personnellement bien placée pour le savoir. Mais statistiquement, ils sont plus exposés à certaines maladies — et c’est important à savoir pour prendre des décisions éclairées.


Pour 1 000 bébés non allaités, on dénombre :

Ces chiffres ne veulent pas dire que chaque bébé non allaité tombera malade, mais ils montrent clairement que l’allaitement protège de maladies et hospitalisations évitables.

Avancer que le lait infantile ne comporte “aucun risque”, ce n’est donc pas protéger les parents. C’est les priver d’une information essentielle.


Au-delà de la composition qui à l'évidence n'a rien d'égal, des faits sont largement documentés :

  • contaminations par Cronobacter sakazakii ou Salmonella ;

  • rappels massifs de lots ;

  • alertes sanitaires tardives ;

  • hospitalisations et décès de nourrissons.


Ces événements ne sont pas anecdotiques. Ils sont structurels, et se produisent régulièrement, y compris dans des pays disposant de normes sanitaires élevées.


L’IBFAN (International Baby Food Action Network), réseau indépendant reconnu par l’OMS, documente depuis des décennies ces incidents, ainsi que les violations répétées du Code international de commercialisation des substituts du lait maternel.


« Chez nous, c’est pas pareil » : une illusion confortable


Il est tentant de croire que ces problèmes concerneraient surtout « les pays en voie de développement », où l’accès à l’eau potable et aux infrastructures sanitaires est plus fragile.


Cette croyance est fausse.


Les scandales récents impliquant de grands groupes en Europe et en Amérique du Nord montrent que :

  • les chaînes de production sont mondialisées ;

  • les erreurs humaines et industrielles existent partout ;

  • et que la dépendance à un produit industriel unique expose toutes les sociétés aux mêmes vulnérabilités.


La différence n’est pas l’absence de risque, mais parfois la visibilité médiatique des crises.



Quand les professionnel·les de santé deviennent relais involontaires


C’est probablement le point le plus délicat, mais aussi l’un des plus importants.


La majorité des professionnel·les de santé agissent avec bienveillance. Pourtant, ils évoluent dans un système où l’industrie agro-alimentaire est omniprésente, historiquement liée à la formation médicale et aux pratiques hospitalières.


Des phrases comme :

  • « Il n’a pas repris assez vite, on va devoir compléter avec un biberon » ;

  • « Sans reprise de poids rapide, il ne sortira pas de maternité » ;

sont devenues banales.



Elles font pourtant souvent fi :

  • des recommandations officielles sur la perte de poids physiologique du nouveau-né ;

  • du temps nécessaire à la montée de lait ;

  • de l’impact des compléments précoces sur la lactation.


Et en réalité, elles ne sont pas meilleures que "Il ne va pas se laisser mourir de faim", "on va pas noter le poids, car on a tendance à s'inquiéter pour rien de nos jours" ou "ça va venir".


Un allaitement fragile mérite un plan d'action structuré et mesurable.



Sous couvert de pragmatisme, le système médical finit par reproduire les logiques industrielles, parfois sans en avoir conscience.


Ce que révèle l’intérieur du système industriel



Le livre Ce que l’empire Nestlé vous cache de Yasmine Motarjemi, ancienne directrice mondiale de la qualité et de la sécurité des aliments chez Nestlé, apporte un éclairage rare.

"On ne choisit pas de devenir lanceuse d'alerte. Nestlé ne m'a pas laissé le choix"
"On ne choisit pas de devenir lanceuse d'alerte. Nestlé ne m'a pas laissé le choix"

Elle y décrit :

  • une culture d’entreprise où la prévention est jugée trop coûteuse ;

  • une préférence pour la gestion de crise a posteriori ;

  • et des mécanismes internes dissuadant la remontée des incidents sanitaires, comme la suppression de bonus en cas de rappels de produits.

"Des vers retrouvés dans des pots de lait infantile Gallia"
"Des vers retrouvés dans des pots de lait infantile Gallia"

"A ce titre, et ce qui m’a le plus choqué", dit-elle, "et que je ne connaissais pas même pour y avoir vécu 34 ans : la décision de supprimer les bonus des directeurs qui seraient amenés à faire des rappels produits en cas d’incident qualité !!!! Totalement surréaliste, et pourtant bien réel."


Son témoignage permet de comprendre que les scandales ne sont pas des accidents isolés, mais les conséquences logiques d’un système fondé sur la rentabilité maximale.


Cesser de dépolitiser, ce n’est pas culpabiliser


"Dans tous les milieux socio-économiques, l'allaitement améliore la survie et procure aux nouveau-nés et aux nourrissons des avantages en matière de santé et de développement tout au long de leur vie. L'allaitement maternel améliore également la santé des mères." OMS, 2020

Il est possible — et nécessaire — de soutenir toutes les mères, quelles que soient leurs trajectoires, sans travestir la réalité scientifique.


Cesser de dépolitiser le lait artificiel, ce n’est pas juger. C’est refuser un mensonge collectif. C’est exiger plus de transparence, plus de régulation, plus de responsabilité.


La non-culpabilisation ne doit pas devenir l’excuse d’un aveuglement collectif.


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Références


  • The Lancet (2023–2025). Ultra-processed foods and public health 

  • OMS / UNICEF. Global Strategy for Infant and Young Child Feeding ; Code international de commercialisation des substituts du lait maternel.

  • IBFAN (International Baby Food Action Network). Rapports annuels sur les violations du Code et les incidents liés aux laits infantiles.

  • Motarjemi, Y. (2023). Ce que l’empire Nestlé vous cache.

  • Inserm. Dossiers et synthèses sur les aliments ultra-transformés.

  • Chowdhury R. et al., Breastfeeding and maternal and infant health outcomes: a systematic review and meta-analysis, Acta Paediatrica, 2015

  • Thompson J.R. et al., Duration of Breastfeeding and Risk of SIDS: Meta-analysis, Pediatrics, 2017

  • Stuebe A.M. et al., Duration of lactation and incidence of type 2 diabetes, JAMA, 2005; 2018

  • Schwarz E.B., Nothnagle M., The maternal health benefits of breastfeeding, Am Fam Physician, 2015


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