Instrumentalisés : vous croyez faire des choix libres ?
- Carole HERVE
- 26 janv.
- 16 min de lecture

Pour que les choix des parents deviennent réellement libres, il faut que les discours professionnels soient indépendants, critiques et protégés contre toute forme d’influence commerciale.
Ce que nous appelons aujourd’hui « le choix éclairé » est souvent le résultat d’un mix de messages commerciaux, de normes sociales et de biais institutionnels — pas uniquement d’informations scientifiques rigoureuses transmises dans un espace neutre.
L’industrie du lait infantile ne se contente pas de vendre un produit : elle façonne des récits, influence des pratiques médicales et détourne des savoirs. Et tant que les professionnels de santé ne reconnaîtront pas ces dynamiques, la santé publique continuera d’être encadrée par des intérêts privés plus habiles à parler notre langage que nous ne l’imaginons.
Sommaire
Cet article n’est pas destiné aux parents. Ils ont déjà été suffisamment exposés, orientés, culpabilisés ou rassurés artificiellement.
Il s’adresse à vous : médecins, sages-femmes, infirmières, puéricultrices, auxiliaires de puéricultures, éducatrices de jeunes enfants, diététiciens, pharmaciens, chercheurs, formateurs. À celles et ceux dont la parole pèse. À celles et ceux que l’on présente comme neutres, rationnels, scientifiques.
Car il faut aujourd’hui accepter une réalité inconfortable : les professionnels de santé sont devenus des cibles stratégiques pour l’industrie du lait infantile. Et parfois, sans même s’en rendre compte, des relais.
Aux origines : de Liebig à l’industrialisation du soin
Quand Justus von Liebig inventa, au XIXᵉ siècle, une préparation destinée à soutenir des nourrissons privés temporairement de leur mère, personne ne pouvait imaginer que cette création deviendrait, un siècle plus tard, l’un des produits les plus puissants et les plus lucratifs de l’industrie alimentaire globale — un produit dont le marketing transformerait des choix intimes en marchés planétaires.
Le marché mondial des préparations pour nourrissons est déjà immense et en forte progression : il était estimé à environ 90,5 milliards USD en 2025, et pourrait atteindre 221 milliards USD d’ici 2035, soit un taux de croissance annuel composé d’environ 9,35 % entre 2026 et 2035. Le lait infantile est un produit prioritaire pour les grandes multinationales, qui y trouvent à la fois des marges élevées et des relais de croissance quand d’autres segments stagnent. Regardez simplement autour de vous. Où que vous soyez, vous verrez des étalages de boîtes de lait.

Cette croissance exponentielle est le résultat d’une stratégie multiforme, parfaitement documentée, qui dépasse la simple vente de produit pour devenir un contrôle subtil des discours, des savoirs et des représentations de la santé infantile — jusqu’à instrumentaliser ceux qui devraient être en première ligne pour protéger la santé publique : les professionnel·le·s de santé.
L'industrie a transformé une alternative correcte en norme
Année après année, l’industrie a gonflé le marché et multiplié les produits, en créant l’illusion d’un choix illimité et nécessaire :
Diversification des laits : non seulement le lait “standard”, mais des formules “bio”, “hypoallergéniques”, “anti-reflux”, “pour la prématurité”, ou encore “pour la croissance rapide”. Chaque produit est présenté comme scientifiquement justifié, alors que la différence réelle pour la plupart des nourrissons est minime.
Segmentation par âge et symptômes supposés : des laits “0–6 mois”, “6–12 mois”, “1–3 ans”, “junior”, “croissance rapide”, “digestion sensible”… Autant de termes qui renforcent l’idée que chaque bébé a besoin d’un produit spécifique.
Multiplication des accessoires : biberons, tétines, chauffe-biberons, stérilisateurs, thermomètres… L’industrie ne vend pas que du lait : elle crée un écosystème complet, où chaque élément est présenté comme essentiel pour la santé, le confort et le développement du bébé.
Promesses implicites : sécurité, confort, développement optimal, croissance plus rapide, prévention de coliques ou troubles digestifs. Même si les études scientifiques indépendantes sont rares ou contestées, ces promesses sont diffusées dans les brochures, les congrès professionnels et les publicités pour parents, souvent à côté d’allégations “scientifiques”.
Captation du discours scientifique et médical
Cette normalisation ne repose pas uniquement sur la publicité classique. L’industrie a capté progressivement le discours scientifique et médical :
Formation de professionnels financée par des entreprises, souvent sous couvert de pédagogie ou de “mise à jour scientifique”.
Sponsoring de conférences, congrès et ateliers, avec des messages intégrés subtilement dans les programmes.
Création d’outils cliniques, lignes d’assistance et applications “informelles” pour parents, où les recommandations industrielles sont présentées comme neutres et scientifiques.

Résultat : la frontière entre information médicale, prévention et marketing devient floue. Les parents pensent recevoir un conseil neutre, les professionnels croient partager une recommandation basée sur des preuves, et l’industrie transforme un choix ponctuel en norme socialement et médicalement acceptée.
Illustrations concrètes
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Le Code OMS : un texte fort… sans arsenal juridique
L’International Code of Marketing of Breast-milk Substitutes, adopté par l’Assemblée mondiale de la Santé en 1981, visait à protéger les mères et les enfants contre des pratiques marketing agressives de l’industrie du lait infantile. Il stipule notamment qu’il ne doit y avoir ni publicité ni promotion, auprès du grand public, des produits visés par le Code, et que les fournisseurs ne doivent pas distribuer d’échantillons gratuits à des femmes enceintes ou des mères.
Mais voici la vérité cruciale : bien que le Code soit validé par l’OMS, il n’est pas juridiquement contraignant au niveau international ; il n’impose aucune sanction automatique lorsqu’il est violé. Cela en fait un texte référentiel — important, mais sans mécanisme de coercition. C’est précisément cette lacune qui a permis à l’industrie d’adapter ses stratégies de promotion au fil des décennies, en s’appuyant sur les zones d’ombre et l’absence de sanctions effectives.
En 1981, l’OMS adopte le Code international de commercialisation des substituts du lait maternel. Ce Code reconnaît explicitement les dérives observées et tente de les limiter.
Il précise que son champ couvre :
« le marketing des substituts du lait maternel, incluant les laits infantiles, les biberons et les tétines »
Mais ce Code n’est ni contraignant, ni sanctionnable.
La France ne l’a jamais pleinement transposé. Aucune entreprise ne reçoit de sanction internationale lorsqu’elle le viole. Résultat : une régulation symbolique, parfaitement intégrée par l’industrie, qui en connaît chaque faille et qui prétend notamment en France, que le Code ne couvre que la promotion des préparations pour nourrissons 1er âge.

Nestlé, le boycott mondial et ce que l’histoire officielle tait
Dès 1977, confrontés à des pratiques marketing jugées agressives — particulièrement dans les pays en développement — plusieurs ONG et organisations ont lancé un boycott international de Nestlé, pointant du doigt la promotion des laits infantiles comme des substituts au lait maternel dans des contextes où ces pratiques mettaient en danger la vie des nourrissons.
Dans des contextes où l’accès à l’eau potable est limité, où les conditions d’hygiène sont précaires et où les familles diluent parfois excessivement les poudres pour des raisons économiques, ces pratiques ont des conséquences dramatiques : augmentation des diarrhées, de la malnutrition, des infections — et de la mortalité infantile.
C’est dans ce contexte qu’un responsable de l’Organisation mondiale de la Santé qualifiera publiquement ces pratiques d’« infanticide ». Le terme choque, mais il traduit une réalité sanitaire observée sur le terrain : des nourrissons meurent non pas par absence de solutions, mais par promotion inadaptée d’un produit dans des contextes où son usage est dangereux.

Ce boycott s’est transformé en campagne mondiale, portée notamment par IBFAN (International Baby Food Action Network) — un réseau de plus de 270 groupes dans plus de 160 pays, qui lutte depuis des décennies contre les pratiques de commercialisation des laits infantiles et pour l’application effective du Code.
IBFAN a documenté des méthodes très révélatrices : distribution gratuite de lait infantile dans les hôpitaux pour ensuite fidéliser les familles, contact direct des représentant·e·s de l’industrie avec les mères ou femmes enceintes, et même l’emploi de « nurses » déguisées pour promouvoir des produits en violation du Code.
Cela a été si grave que, dans plusieurs pays, Nestlé a dû renégocier et signer des engagements — mais les violations ont continué, au point que le boycott a été relancé après des phases de suspension, lorsque les pratiques ne changeaient pas significativement.
Aujourd’hui encore, IBFAN continue de surveiller et documenter ces violations, démontrant que le respect formel du Code ne suffit pas à arrêter les stratégies de promotion agressives.
IBFAN, Foodwatch : certains surveillent quand les États renoncent
Des organisations comme Foodwatch, qui refusent tout financement public ou privé susceptible d’introduire un conflit d’intérêt, montrent à quel point l’indépendance est essentielle pour une information fiable. Foodwatch analyse et dénonce les produits qui, bien qu’ultra-transformés, sont présentés comme sains ou adaptés aux enfants — un type de stratégie marketing qui s’étend bien au-delà des préparations infantiles traditionnelles.
Ce travail de surveillance indépendante est une contribution indispensable pour que les familles et les professionnel·le·s puissent distinguer l’information scientifique des messages commerciaux déguisés.
IBFAN (International Baby Food Action Network) documente depuis plus de 40 ans les violations du Code.

Ses rapports montrent que les infractions sont systémiques, répétées, et rarement sanctionnées.
Foodwatch, de son côté, rappelle un point essentiel : l’indépendance financière est une condition préalable à une information fiable. Dans un environnement saturé de produits ultra-transformés présentés comme sains, cette vigilance est indispensable.
Harcelée pour avoir protégé la santé publique
Yasmine Motarjemi, spécialiste internationale en sécurité alimentaire, a travaillé dix ans à l’OMS avant de rejoindre Nestlé en 2000 comme directrice mondiale de la sécurité alimentaire. Rapidement, elle découvre des pratiques mettant en danger la santé des consommateurs et constate que ses alertes sont ignorées ou étouffées.

À partir de 2006, elle est progressivement marginalisée et, en 2010, licenciée officiellement pour « divergences de vues ». Après une bataille judiciaire de plus de dix ans, la justice suisse reconnaît le harcèlement subi et la condamne à indemniser Mme Motarjemi.
Son livre Ce que l’empire Nestlé vous cache (2025) retrace cette expérience et dénonce la culture interne du groupe, où le profit prime sur la sécurité alimentaire.

Elle y écrit :
« On ne choisit pas de devenir lanceuse d’alerte. Nestlé ne m’a pas laissé le choix. Je ne pouvais pas vivre avec cela sur la conscience. Oser dire les choses, c’est la plus grande contribution que je puisse faire à la société. »
Au‑delà de son cas personnel, elle dénonce une culture où le profit prime sur la sécurité alimentaire, où les mécanismes internes dissuadent la remontée des problèmes et où les structures de pouvoir évitent la transparence même face à des risques évidents pour la santé des consommateurs.
Professionnels de santé : cibles privilégiées du marketing
Les professionnels de santé sont au cœur des stratégies de marketing de l’industrie des laits infantiles. Selon un rapport OMS/UNICEF, plus d’un tiers des femmes interrogées ont déclaré qu’un professionnel de santé leur avait recommandé une marque spécifique de lait infantile, souvent en lien avec des cadeaux, des échantillons, des financements de formation, des congrès sponsorisés ou des commissions directes. Parmi eux, les sages-femmes sont considérées comme des « influenceuses clés » : leur parole est perçue comme légitime et neutre, et leurs recommandations ont un impact direct sur les décisions parentales.
Quand un fabricant soutient une sage-femme ou un établissement, ce n’est pas seulement pour générer des ventes : c’est pour s’acheter la caution de conseillers santé, qui légitiment implicitement le produit auprès des familles.
Cette influence ne se limite pas aux interactions directes avec les parents. Elle s’étend à tout un écosystème professionnel : associations professionnelles, congrès, sites internet, réseaux sociaux, publications et matériel pédagogique. Une étude a montré que 60 % des sites web et comptes Facebook d’associations de pédiatres recevaient des fonds de l’industrie des laits infantiles, souvent sans que les professionnels aient pleinement conscience des implications.
Les formes de cette influence sont multiples et souvent banalisées :
Fournitures et matériel pédagogique : mètres à mesurer, coussins d’allaitement, carnets, stylos, affiches décoratives pour cabinets et maternités.
Accès à la formation : financement de conférences, congrès et journées d’étude.
Gestes apparemment anodins : cafés, viennoiseries ou petits cadeaux lors de réunions.

Dans ce contexte, le parrainage industriel est devenu « naturel et acceptable », présenté comme un soutien aux pratiques professionnelles plutôt qu’une incitation commerciale.
Pourtant, cette proximité entraîne des biais cognitifs puissants. Le problème est renforcé par un manque de connaissance critique du Code de l’OMS : nombreux·ses praticiens ne savent pas identifier les violations ou les allégations trompeuses diffusées par l’industrie. Le résultat est une instrumentalisation indirecte mais efficace, où le professionnel devient un relais involontaire de messages commerciaux, tout en pensant agir pour le bien des familles.
Certaines structures ont montré qu’un détachement progressif était possible. Parmi les 85 maternités françaises labellisées IHAB (Initiative Hôpitaux Amis des Bébés), certaines ont réussi à se libérer de la dépendance financière à l’industrie. Le label IHAB exige le respect strict du Code et encourage la recherche de sources de financement alternatives.
Ce n’est pas une observation anecdotique : des milliers de professionnels ont été approchés dans le cadre d’études menées dans différents pays — Bangladesh, Chine, Maroc, Nigeria, Royaume-Uni, Vietnam et d’autres — et ces interactions influencent significativement les décisions alimentaires des parents.
Professionnel·le·s de santé, voici la question qui doit être posée frontalement :
Si vous êtes financé·e, sponsorisé·e ou même simplement approché·e par l’industrie du lait infantile, pourquoi pensez-vous que cela ne crée aucune influence sur votre pratique ?
Ce n’est pas parce qu’un responsable commercial affirme vouloir « promouvoir l’allaitement maternel », ni parce qu’un programme téléphonique d’assistance est présenté comme aidant, que ces interactions n’ont aucune conséquence sur les recommandations, les perceptions ou les décisions des familles.
Les rapports OMS/UNICEF sont explicites : l’industrie cible prioritairement les professionnels de santé, car leur parole est perçue comme légitime et protectrice.
Formations sponsorisées.
Congrès financés.
Outils cliniques estampillés « pédagogiques ».
Lignes téléphoniques présentées comme neutres.
Influenceurs santé au discours empathique et non culpabilisant.

Ce n’est pas une dérive marginale. C’est une stratégie structurée.
L’illusion de l’indépendance
Recevoir un financement, même indirect, crée une relation. Penser que l’on reste totalement indépendant parce que l’on est bien intentionné est une illusion largement documentée en sciences sociales. La question n’est pas : « Suis-je honnête ? » La question est : « Pourquoi cette industrie investit-elle autant pour m’atteindre ? » |
Les laits infantiles et l’angle mort de la santé publique
En 2023, The Lancet publie une série majeure consacrée à l’allaitement, à la santé publique et à l’influence de l’industrie des laits commerciaux.
Les auteurs y établissent un lien clair entre :
le marketing des préparations pour nourrissons,
l’érosion des normes sociales favorables à l’allaitement,
l’influence sur les systèmes de santé et les politiques publiques.
Ils rappellent que le marketing des laits commerciaux réduit les pratiques d’allaitement en façonnant les croyances, les attentes parentales et les environnements de soins.
Et une nouvelle série de 2025 souligne que les préparations pour nourrissons sont des produits ultra-transformés, inscrits dans une trajectoire nutritionnelle qui dépasse la seule période néonatale.
Or, la littérature scientifique est désormais abondante sur les effets des aliments ultra-transformés sur la santé publique :
augmentation du risque de maladies non transmissibles,
perturbation des signaux de satiété,
effets à long terme sur le métabolisme et l’immunité.
Pourtant, cette continuité nutritionnelle — du biberon à l’alimentation ultra-transformée — reste largement absente du discours médical courant.
Ce que dit The Lancet / Ce que l’on taitCe que dit The Lancet :
Ce que l’on tait souvent :
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Le coût invisible du non-allaitement
Le coup économique et sanitaire du non-allaitement est un désastre silencieux. On met rarement en avant le coût réel pour les familles et les systèmes de santé quand l’allaitement maternel est remplacé par l’usage intensif de substituts.
Plusieurs analyses économiques montrent que le fait de soutenir des taux plus élevés d’allaitement pourrait réduire significativement les infections infantiles, les maladies chroniques plus tard dans la vie, l’incidence d’obésité ou encore certaines maladies cardiovasculaires, tout en diminuant les dépenses de santé associées à ces conditions — coûts supportés par les familles et par les systèmes publics ou privés.
Chaque biberon, chaque lait industriel, chaque « solution pratique » est un choix qui se paye au prix fort — psychologique, sanitaire et financier — pour les familles, souvent sans qu’elles soient pleinement conscientes des biais qui entourent ces choix.

Ces coûts sont rarement présentés comme tels. Ils sont dilués, individualisés, rendus invisibles.
Non-culpabilisation : le discours devient un outil marketingNe pas culpabiliser les parents est une évidence indiscutable.. Mais refuser toute information claire sur les enjeux sanitaires au nom de la non-culpabilisation revient à :
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Un exemple : Oman et les paradoxes de l’application du Code
Même dans des pays qui ont ratifié le Code et mis en place des mesures de promotion de l’allaitement, les taux restent souvent étonnamment bas. À Oman, une étude a montré que seulement 27,3 % des mères allaitent exclusivement à huit semaines après l’accouchement dans une cohorte étudiée, et un tiers des bébés avait reçu dès la naissance du lait infantile.
Cela indique qu’une ratification juridique ne suffit pas : il faut une culture de la promotion de l’allaitement construite sur des politiques publiques cohérentes, des formations indépendantes, des soutiens sociaux réellement dédiés, et un cadre qui permette aux familles d’allaiter selon les recommandations de l’OMS sans être submergées par des messages commerciaux.
Les pays nordiques — Suède, Norvège, Danemark — sont souvent cités comme des modèles en matière de soutien à la parentalité. Plus de 90 % des mères y initient l’allaitement à la naissance, soutenues par des politiques publiques cohérentes, des services de suivi à domicile et une culture valorisant l’allaitement.
Mais même dans ces contextes idéaux, moins de 40 % des nourrissons sont exclusivement allaités à six mois, bien en dessous des recommandations de l’OMS.
Cette réalité est un signal fort pour les professionnel·le·s de santé : aucune politique, aucune culture favorable ne peut totalement neutraliser l’influence de l’industrie, des normes sociales changeantes et des contraintes économiques sur les familles. Les dispositifs et messages de santé publique peuvent être fragiles face à des stratégies marketing sophistiquées et à des systèmes sociaux qui normalisent le recours aux substituts du lait maternel.
Les réseaux sociaux sont le nouveau front
On pourrait croire que les méthodes d’il y a 50 ans sont révolues. Mais l’OMS a publié un rapport alarmant montrant que l’industrie du lait infantile a su déployer des techniques de marketing numérique très sophistiquées — utilisant apps, groupes virtuels, campagnes personnalisées, influenceurs payés et réseaux sociaux pour atteindre des femmes enceintes et des parents.
Selon ces données, ces campagnes atteignent des milliards de personnes et génèrent des millions d’interactions, bien au-delà des communications institutionnelles sur l’allaitement. Oui, les consultants en lactation sont les parents pauvres de la périnatalité avec une force de frappe absolument dérisoire.
En effet, les messages publicitaires ne sont plus confinés aux spots TV ou aux publicités dans les magazines : ils envahissent les fils d’actualité, les réseaux de soutien parentaux et les communautés en ligne, où ils se présentent souvent comme des contenus « informels » et non commerciaux — rendant leur influence d’autant plus insidieuse.

Ce qui vous engage, personnellement et collectivement.
Être professionnel de santé, ce n’est pas seulement transmettre des connaissances. C’est interroger ses sources, ses financements, ses partenariats, ses silences.
Le comité de nutrition de la Société française de pédiatrie a lui-même alerté sur les fausses allégations nutritionnelles et sur des concepts commerciaux sans fondement scientifique, comme la notion de « lait relais », qui ne correspond à aucune définition scientifique validée et entretient la confusion chez les parents.
Le biberon présenté comme antidote à la dépression : un mensonge marketing
Le site du Laboratoire Gallia illustre cette logique dans une camapgne particulièrelent bien ficelée dont voici un exemple : un papa souriant donnant le biberon, accompagné du titre : « Et si l’on demandait déjà ‘Comment ça va, toi ?’ ».
Le texte vante l’épanouissement parental comme garant du bien-être du bébé et laisse entendre, subtilement, que l’usage du lait industriel pourrait prévenir le baby blues ou la dépression post-partum.

C’est scientifiquement faux. Au contraire, les preuves récentes montrent que l’allaitement maternel peut protéger les mères contre la dépression et l’anxiété post-partum. Une étude menée à Dublin auprès de 168 femmes mères pour la deuxième fois a montré que chaque semaine d’allaitement exclusif réduisait de 2 % le risque de dépression ou d’anxiété, même après prise en compte de facteurs comme la consommation d’alcool.
« L’ocytocine, libérée pendant l’allaitement, est aussi appelée hormone du bien-être. Elle favorise le sommeil chez la mère, diminue le stress et agit comme un anti-inflammatoire naturel. Or, l’inflammation élevée augmente le risque de dépression. L’allaitement peut donc protéger la mère non seulement à court terme, mais aussi sur le long terme. »
Dix ans après la naissance, les participantes qui rapportaient des symptômes d’anxiété ou de dépression étaient moins susceptibles d’avoir allaité ou avaient allaité moins longtemps, que ce soit de manière exclusive ou non. L’allaitement maternel réussi agit comme un facteur protecteur contre la dépression post-partum, et que les femmes ayant des antécédents de troubles psychiques nécessitent un soutien accru pour atteindre leurs objectifs d’allaitement.
Avant de faire sienne la fameuse expression "Il vaut mieux donner le biberon avec amour que le sein dans la douleur", ne pourrait-on pas d'abord réfléchir un instant à mettre en place tout ce qui pourrait permettre à une mère de réussir son allaitement si elle le décide, tout simplement ?
Parce que, ce que Gallia et d’autres marques font subtilement passer, c’est l’inverse : le biberon comme solution émotionnelle, une “protection” prétendue contre le stress ou la dépression post-partum. La communication marketing transforme ainsi un produit industriel en outil psychologique, alors que la véritable protection repose sur le lait maternel et le soutien adapté des professionnels de santé.
Ajoutons que sur les sites de Gallia ou Guigoz, des pop-ups affichent le soutien à l’allaitement jusqu’à 6 mois, laissant croire que les laboratoires sont en conformité avec les recommandations de l’OMS. Ces message sont faux car le Code encadre la promotion des laits jusqu'aux 3 ans de l'enfant. Qui plus est, ces messages suggèrent qu’après 6 mois, le lait industriel est nécessaire car il est enrichi en fer (!), et même préférable à l’allaitement combiné à des aliments solides. Cette stratégie sape la confiance des mères dans leur propre corps et reproduit des méthodes que l’on retrouve chez les industries du tabac, de l’alcool ou du sucre : normaliser un produit, influencer les comportements, masquer les risques. |
Alors la prochaine fois que votre événement préféré a un sponsor industriel, posez-vous la question :
Qui est le produit ?
Ce n’est pas le nourrisson.
C’est vous !
Et l’histoire jugera moins sévèrement celles et ceux qui ignoraient que celles et ceux qui savaient — et ont continué.
Références
OMS – International Code of Marketing of Breast-milk Substitutes (1981)
WHO & UNICEF, How the marketing of formula milk influences feeding decisions, 2022
The Lancet Breastfeeding Series, 2023
Société française de pédiatrie – Comité de nutrition, prises de position sur les allégations nutritionnelles
IBFAN – Global reports on Code violations
Foodwatch – Conflits d’intérêts et produits ultra-transformés
Décision de justice suisse – Affaire Yasmine Mot
McNestry C, O'Reilly SL, Twomey PJ, Crowley RK, Callanan S, Kasemiire A, Douglass A, Delahunt A, McAuliffe FM. Breastfeeding and later depression and anxiety in mothers in Ireland: a 10-year prospective observational study. BMJ Open. 2026 Jan 8;16(1):e097323.


















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