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Et si ce n’était pas un « défaut de succion » ?

  • 15 déc. 2025
  • 7 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 févr.


Crédit photo : Ninon Za - Le réflexe d'éjection fort


Quand un bébé s’agite au sein ou prend peu de poids, on parle souvent de “défaut de succion”. On évoque même parfois que ce serait une stratégie du corps de la mère pour compenser une succion molle. Pourtant, cette explication est rarement la bonne. Dans la plupart des cas, il s’agit plutôt d’un problème de position, de prise du sein ou d’un réflexe d’éjection du lait difficile à gérer. Cet article vous aide à faire la différence, à comprendre la physiologie de la tétée et à trouver des solutions concrètes avant de conclure à un véritable trouble de succion.


Sommaire


Une conclusion souvent tirée trop vite

Lorsqu’un bébé s’agite au sein, prend peu de poids ou semble téter « inefficacement », il est fréquent d’entendre parler de défaut de succion. Mais dans la majorité des cas, ce n’est pas un trouble neurologique de succion : c’est un problème de dynamique de tétée, de flux de lait ou de prise du sein.

Mettre trop vite l’étiquette « succion inefficace » peut conduire à des interventions inutiles (comme une chirurgie de frein de langue non indiquée) et laisser de côté des solutions simples qui rétabliraient l’allaitement.


"voir mon bébé inconfortable est très difficile pour moi"
"voir mon bébé inconfortable est très difficile pour moi"

La physiologie de la tétée : ce qui se passe vraiment


La tétée n’est pas un flux continu : elle se fait par « vagues » d’éjection, déclenchées par l’ocytocine.

  • En moyenne, 50 % du lait est bu dans les deux premières minutes de tétée, et 80 % en quatre minutes.

  • Les premières éjections sont les plus abondantes : c’est là que le débit peut paraître impressionnant, surtout si le bébé est petit ou la production abondante.

Si le nourrisson a du mal à coordonner succion-déglutition-respiration pendant ce pic de débit, il peut tousser, se retirer ou s’agiter.


Quand on pense « défaut de succion »… mais que ce n’en est pas un


De nombreux facteurs peuvent donner l’impression d’une succion inefficace :

  • Débit trop fort en début de tétée → le bébé n’a pas le temps d’avaler correctement.

  • Mauvaise prise du sein → même une succion correcte ne transfère pas assez de lait.

  • Maturité ou tonus du bébé → un bébé un peu hypotonique ou très agité peut perdre en efficacité transitoirement.

  • Espacement excessif des tétées → le premier jet sera encore plus puissant et difficile à gérer.

Ces situations sont très fréquentes et peuvent être corrigées par un ajustement des positions, un soutien de la mère et une observation fine de la tétée.



Evaluer la succion du bébé n'est pas si simple


Plusieurs outils d’évaluation de l’allaitement sont actuellement utilisés en pratique clinique et en recherche afin d’identifier les difficultés rencontrées par les dyades mère–enfant. Parmi les plus fréquemment cités figurent :

  • le Via Christi (Wambach & Riordan, 2016),

  • le Bristol Breastfeeding Assessment Tool – BBAT (Ingram et al., 2015),

  • le LATCH (Jensen et al., 1994)

  • l’Infant Breastfeeding Assessment Tool – IBFAT (Matthews, 1988).


Ces instruments ont contribué à structurer l’observation de l’allaitement et à standardiser, dans une certaine mesure, l’évaluation clinique.


Néanmoins, ces outils présentent plusieurs limites importantes. Tout d’abord, ils reposent presque tous sur l’observation directe d’une tétée, ce qui implique une disponibilité du professionnel au moment précis de la téte, ainsi qu’un temps d’observation parfois long. Cette contrainte peut rendre leur utilisation difficile dans des contextes cliniques à forte charge de travail ou lorsque les tétées ne sont pas facilement observables.


Par ailleurs, l’évaluation réalisée à l’aide de ces outils demeure en grande partie subjective. Les critères d’observation, bien que définis, peuvent être interprétés différemment selon l’expérience, la formation ou le cadre théorique du professionnel. Ces variations inter-observateurs peuvent conduire à des divergences dans la détection et l’interprétation des difficultés d’allaitement, limitant ainsi la reproductibilité et la fiabilité des scores obtenus.


Un autre point critique concerne le champ d’analyse relativement restreint de ces instruments. La majorité d’entre eux se concentre principalement sur les facteurs liés au nourrisson, tels que la prise du sein, la succion ou le comportement pendant la tétée. Les facteurs maternels (douleur, physiologie mammaire, fatigue, antécédents, vécu émotionnel) ainsi que les aspects fonctionnels plus globaux de la dyade sont souvent insuffisamment intégrés à l’évaluation.


Enfin, ces outils ne définissent pas clairement de seuils décisionnels permettant d’orienter la prise en charge. Les scores obtenus n’indiquent pas toujours de manière explicite quand une intervention spécialisée est nécessaire, ni le degré d’urgence de cette intervention. Cette absence de points de coupure clairement établis limite leur utilité pour guider les décisions cliniques et prioriser l’accès à des soins spécialisés en lactation.


A l'heure actuelle, aucun de ces instruments ne permet actuellement une évaluation globale, efficiente et objective, fondée sur les données probantes, intégrant de manière cohérente les facteurs maternels, infantiles et fonctionnels. Cette lacune souligne la nécessité de développer ou de valider de nouveaux outils capables de mieux identifier le besoin et l’urgence d’un accompagnement qualifié en lactation, afin d’optimiser la qualité et la pertinence des soins offerts aux familles.


Et l’hyperlactation dans tout ça ?

L’hyperlactation (production réellement excessive et pathologique) est beaucoup plus rare qu’on ne le pense. La plupart du temps, il s’agit plutôt d’un réflexe d’éjection fort, temporairement difficile à gérer pour le bébé.

La première réponse ne devrait pas être de réduire drastiquement la production mais d’adapter la conduite de l’allaitement :

  • Positions plus inclinées ou allongées (pour ralentir le flux).

  • Expression manuelle de quelques jets avant la tétée (sans sur-stimuler).

L’allaitement en bloc ou l’usage intensif du tire-lait ne doivent être envisagés qu’avec l’accompagnement d’une professionnelle formée.


Bien vérifier la prise du sein

Un problème de prise du sein peut donner l’impression d’une succion faible alors qu’il s’agit simplement d’un manque de profondeur.

Signes fréquents :

  • Bruits de clic pendant la tétée.

  • Petits creux (fossettes) dans les joues du bébé à chaque mouvement.

  • Mamelons douloureux ou irrités.

Le clic correspond souvent au fait que le bébé perd le joint hermétique sur le sein, laissant glisser le mamelon dans sa bouche. Résultat : le transfert de lait est moins efficace et cela occasionne des douleurs pour la mère.

Astuces pour améliorer immédiatement la prise :

  • Vérifier que le menton du bébé soit bien collé au sein, avec la tête légèrement basculée en arrière.

  • Le nez doit effleurer le sein mais ne pas y être écrasé : la mère ne devrait pas avoir à tenir le sein pour dégager les voies respiratoires.

  • Si la succion est douloureuse, glisser un doigt dans la commissure des lèvres pour rompre la succion et recommencer.

  • Souvent, un simple ajustement (tirer doucement les fesses du bébé vers soi pour améliorer l’angle) suffit sans avoir à relâcher complètement.


Faites le test vous-même — buvez un verre d’eau en laissant votre menton collé à votre poitrine : avaler devient presque impossible. C’est la même chose pour le bébé : il doit avoir le menton libre et la tête légèrement en arrière pour bien avaler.


Quid de l'alimentation maternelle ?


L’idée que l’alimentation maternelle module fortement l'éjection du lait n’est pas soutenue. Certains aliments dits «galactogènes» peuvent influencer la production chez certaines personnes (p. ex. fénugrec), mais les données sur l’impact de produits laitiers sur le flux sont faibles. Recommander systématiquement d’éviter produits laitiers est excessif. Mieux vaut individualiser et éviter l’auto-diagnostic.

Comment évaluer avant de conclure

Avant de parler de « succion inefficace », il est utile de :

  1. Observer une tétée complète (position, prise du sein, comportement au moment du REF).

  2. Objectiver le transfert de lait (pesée les couches et s'assurer que vous en avez facilement 6 qui pèsent 100g sur 24h).

  3. Explorer les causes mécaniques ou comportementales (prise du sein, état de vigilance, tonus).

  4. Réserver l’exploration d’un trouble oral-moteur à des cas résistants, en pluridisciplinaire (IBCLC, orthophoniste, ORL/pédiatre).


Une piste qui mérite d'être explorée

Notez que lorsqu’un bébé est en état de somnolence ou juste éveillé, sa succion est moins vigoureuse et plus régulière, ce qui permet au réflexe d’éjection de se déclencher sans inonder le bébé de lait.

Le lait initial, qui sort avec le jet le plus fort, est mieux toléré, et le bébé peut apprendre progressivement à gérer le débit.

Comment faire concrètement ?

  • Observer les signes d’éveil doux (mouvements de recherche, petites mâchouilles).

  • Mettre le bébé au sein avant les pleurs ou l’agitation.

  • Ajuster la position (semi‑allongée, “laid-back”) pour que la gravité aide à moduler le flux.


Le REF n’est pas une pathologie, mais un phénomène physiologique normal que certains bébés gèrent mieux que d’autres.

  • Démarrer la tétée avant que le bébé soit pleinement éveillé permet de réduire l’inconfort lié au flux initial et d’éviter que le bébé “pince” le sein ou se retire en s’étouffant.

  • Cette stratégie est préventive et éducative : elle aide le bébé à développer progressivement son schéma de succion et sa coordination succion-déglutition-respiration.

Un appel au bon sens et à mieux cerner la physiologie


Dans une récente publication, le Dr Pamela Douglas dont j'admire profondément le travail et la rigueur, traduisait explicitement ma pensée : "Je suis profondément préoccupée par le système et la culture actuels de l'allaitement maternel. Non seulement en raison de l'augmentation des interventions et des opérations chirurgicales, dont les résultats ne sont pas concluants, mais aussi en raison de l'augmentation du niveau de stress et de honte imposés aux mères courageuses et déterminées qui finissent par devoir arrêter d'allaiter.

Le paradigme doit changer.


[...] La première étape pour offrir une aide efficace aux femmes qui allaitent et à leurs bébés consiste à déterminer quels sont les véritables problèmes sous-jacents, plutôt que de diagnostiquer inutilement des troubles médicaux ou chirurgicaux ou de pathologiser une anatomie et des fonctions normales. Il existe quelques outils clés à connaître avant ou au moment de commencer l'allaitement, qui peuvent aider à prévenir ou à résoudre bon nombre des problèmes susceptibles de survenir."


Si vous êtes intéressée par un soutien à l'allaitement maternel sans médicaments, chirurgie, exercices et idéologie inutiles, alors mes modules d'accompagnement vous conviendront parfaitement.





Références

  • Prime DK et al. Milk ejection patterns during the first 3 months of lactation. J Hum Lact. 2011.

  • Ramsay DT et al. Milk ejection patterns in breastfeeding women. Exp Physiol. 2004.

  • Academy of Breastfeeding Medicine (ABM). Protocol #32: Management of Hyperlactation. 2020.

  • Geddes DT et al. Tongue-tie and breastfeeding: A review of the literature. Clin Lactation. 2017.

  • Riordan J, Wambach K. Breastfeeding and Human Lactation. 6th ed. Jones & Bartlett Learning, 2021.

  • La Leche League International. Clicking Sounds When Breastfeeding.

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