top of page

Ces bêtises qu'on raconte sur le sommeil des nourrissons

  • 6 avr.
  • 9 min de lecture
Ce que la biologie évolutive nous apprend — et ce que les discours dominants refusent de voir - Crédit photo : Renaud Caillé
Ce que la biologie évolutive nous apprend — et ce que les discours dominants refusent de voir - Crédit photo : Renaud Caillé
« Il faut dissocier l’endormissement du sein. » « Sinon, il ne saura jamais dormir seul. » « Vous allez créer une dépendance. »

Elles ne vous ont pas échappé, ces phrases, j'en suis à peu près sûre.

Elles circulent dans les cabinets pédiatriques, certains livres spécialisés, les formations de « coachs du sommeil », les réseaux sociaux. Elles sont répétées avec assurance, souvent au nom de la science, parfois même au nom du bien de l’enfant.


Et pourtant, une grande partie de ces injonctions vont à l’encontre de la biologie du bébé, de l’histoire de notre espèce, des connaissances actuelles en neurosciences affectives — et de ce que vivent profondément les parents la nuit.


Sommaire



Si votre bébé s’endort au sein, dans vos bras, contre vous, ce n’est ni un problème, ni une erreur, ni une habitude à casser. C’est une réponse normale à des besoins humains fondamentaux.


Quand un bébé qui se réveille devient un « problème à corriger »


Pour beaucoup de parents, tout commence par une remarque en apparence anodine :

« Comment ça ? Votre bébé se réveille encore la nuit ? »

Le ton change. Les sourcils se froncent. Les solutions arrivent vite. Trop vite.

À peine quelques mois après la naissance, on attend déjà du bébé qu’il se conforme à un idéal : dormir longtemps, seul, sans aide, sans contact. Et si ce n’est pas le cas, c’est qu’il y aurait un dysfonctionnement — chez lui, ou que vous avez fait quelque chose de travers.


Ce glissement est violent, culpabilisant. Il transforme une réalité biologique normale en anomalie. Il installe l’idée qu’aimer, porter, répondre, allaiter la nuit seraient des freins au développement.


Beaucoup de parents se retrouvent alors pris au piège :

  • soit suivre leur instinct,

  • soit écouter des discours qui promettent des nuits « réparatrices » à condition de faire taire leurs élans relationnels.



Ces injonctions largement diffusées… et pourtant problématiques


Internet regorge d’affirmations péremptoires sur le sommeil des bébés. Voici une sélection de celles que je ne cautionne pas :

  • Placer le bébé dans une pièce calme et sombre pour qu’il puisse dormir, alors même que cela va à l’encontre des recommandations de sommeil sans danger pour les 6 à 12 premiers mois (Kempler, 2016 ; Bryanton, 2013).

  • Déposer le nourrisson dans son lit somnolent mais éveillé comme objectif universel.

  • Bercer son enfant ou rester à ses côtés créerait un conditionnement anormal à l’endormissement.

  • Répondre immédiatement aux pleurs créerait une dépendance.

  • Laisser l’enfant apprendre à s’auto-apaiser seul, sans aide relationnelle.

  • Dissocier systématiquement l’endormissement du sein ou du biberon.

  • Considérer que boire ou téter la nuit n’est plus nécessaire après 6 mois.

  • Qualifier l’endormissement au sein ou au biberon d’« association négative ».

  • Relativiser les pleurs prolongés, réprimer l’envie d’y répondre, s’éloigner volontairement, au motif que ces pleurs « n’auraient aucune incidence » sur le développement futur.

  • Rythmer strictement les journées autour de cycles imposés, de rituels immuables et d’horaires réglementés, comme si tous les bébés répondaient au même modèle.


Ces recommandations ont un point commun : elles demandent au bébé de s’adapter à un système, plutôt qu’au système de s’adapter à la biologie du bébé. ça pose question, non ?



Ce que les coachs du sommeil oublient, ignorent ou taisent


Les discours dominants parlent beaucoup de routines, d’associations, de conditionnement. Très rarement de biologie évolutive.

Et pourtant, c’est là que tout commence.


Pendant des centaines de milliers d’années, un bébé humain qui dormait profondément, longtemps et loin de son parent… ne survivait pas.


Les réveils fréquents, les pleurs, la recherche du sein et du contact ont été sélectionnés parce qu’ils protégeaient.


Un bébé qui se réveille la nuit :

  • maintient la proximité avec un adulte,

  • stimule l’allaitement,

  • ralentit l’arrivée d’un nouveau bébé concurrent,

  • assure sa survie.

Ce n’est pas un bug, encore moins une tare. C’est une stratégie.


Durée de sommeil chez les bébés (Etude Iglowstein, 2003)
Durée de sommeil chez les bébés (Etude Iglowstein, 2003)

Parler de « mauvaises habitudes » ou de « manipulation » n’a aucun sens à l’échelle de l’évolution. Un nourrisson ne cherche pas à devenir autonome. Il cherche à rester en vie.


déculpabilisée de dormir avec mon bébé
déculpabilisée de dormir avec mon bébé

Un nourrisson ne peut pas se calmer seul (et c’est normal)


Les bébés humains naissent dans un état d’immaturité extrême. Leur système nerveux n’est pas encore capable de réguler efficacement le stress et les émotions.


Un nourrisson ne sait pas :

  • gérer seul son stress,

  • s’apaiser durablement,

  • s’endormir sans aide relationnelle.


Il a besoin de la présence et de l’interaction avec un adulte calme et rassurant pour se sentir en sécurité et apprendre, progressivement, à se calmer.


Sondage : Mon bébé est-il le seul à se réveiller la nuit (100 répondantes)  https://form.jotform.com/252900779262361
Sondage : Mon bébé est-il le seul à se réveiller la nuit (100 répondantes) https://form.jotform.com/252900779262361

Quand on vous suggère de vous tenir à distance la nuit, demandez-vous si pour votre bébé une voix répétée à distance, sans contact visuel ni physique, un toucher mécanique et minimal, peuvent réellement suffire à le rassurer quand il est en détresse ?


L’endormissement est un état de vulnérabilité.


J'ai loupé pensé que le fait qu'elle s'endorme toujours au sein soit une erreur
J'ai loupé pensé que le fait qu'elle s'endorme toujours au sein soit une erreur

Biologiquement, s’endormir seul, dans le noir, sans contact, peut être perçu par le cerveau en maturation du nourrisson comme un signal de danger.


Le sein, les bras, la présence parentale ne sont pas des béquilles. Ce sont des régulateurs neurobiologiques.


Rentrez le code BLOG10 et obtenez 10% de remise 


Le grand mensonge de l’autonomie précoce


Dans les discours dominants, l’autonomie est présentée comme un objectif à atteindre le plus tôt possible. Dormir seul devient une preuve de maturité.

Mais cette vision est profondément occidentale… et historiquement récente.

Dans la majorité des cultures humaines :

  • les bébés dorment près d’un adulte,

  • l’endormissement est accompagné,

  • les réveils nocturnes sont attendus.


L’autonomie n’est pas enseignée par la séparation. Elle émerge à partir d’une base de sécurité solide.


Un bébé accompagné n’est pas dépendant. Il est sécurisé — et c’est précisément ce qui lui permettra, plus tard, de s’éloigner.


Au début de la vie d’un bébé, beaucoup de mères traversent un état très particulier décrit par le pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott : la préoccupation maternelle primaire.


Donald Woods Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique
Donald Woods Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique

Pendant un temps, l’attention de la mère se centre presque entièrement sur son enfant. Ses sens sont en éveil, elle perçoit des signaux très subtils, parfois même avant que le bébé ne pleure. Cette sensibilité intense lui permet de s’ajuster au plus près de ses besoins et d’offrir un environnement sécurisant dans lequel le nourrisson peut se développer. Dans ces premières semaines, le bébé vit comme si le monde répondait parfaitement à lui : quand il a faim, le sein ou le biberon apparaît ; quand il n’en veut plus, il disparaît.


Cette expérience lui donne l’impression, nécessaire au début, que ses besoins créent ce qui arrive. Peu à peu cependant, la mère sort de cet état d’adaptation presque totale pour devenir ce que Winnicott appelait une « mère suffisamment bonne » : un parent qui répond aux besoins de son enfant sans chercher à tout anticiper ni à être parfait.


Cette évolution permet au bébé de découvrir progressivement qu’il existe un monde extérieur à lui et de construire sa propre personnalité, son « vrai self ».



Pour pouvoir se détacher, un nourrisson a besoin d'être solidement attaché.

Il paraît donc bien naïf de chercher à tout prix à « couper le cordon » lorsque l’on comprend que le besoin de sécurité émotionnelle est vital dès les premiers instants de la vie. L’être humain naît avec un besoin inné de proximité, de protection et de réassurance. Selon John Bowlby et sa théorie de l’attachement, le nourrisson recherche activement le contact avec une figure familière, dont la présence bienveillante constitue un havre de sécurité en cas de détresse.


Cette figure, qu’elle soit un parent, un grand-parent, un·e professionnel·le de la petite enfance ou toute personne offrant des soins stables, prévisibles et sensibles, devient une base de sécurité à partir de laquelle l’enfant peut explorer le monde en toute confiance.


L’attachement se développe progressivement, notamment au cours des premières années de vie. Le bébé reconnaît alors une figure d’attachement principale ainsi que des figures d’attachement secondaires, ce qui lui permet de se détacher sans danger et de revenir se ressourcer au besoin.


C’est la qualité de la relation, bien plus que le lien biologique, qui fonde l’attachement, offrant à l’enfant un sentiment de réconfort et la certitude que la relation persistera au-delà des séparations (Bowlby, 1969 ; Ainsworth, 1978).


à 5 mois et demi, va falloir lui donner la dernière tétée du soir et ensuite la laisser dormir seule
à 5 mois et demi, va falloir lui donner la dernière tétée du soir et ensuite la laisser dormir seule

Répondre aux appels de son bébé la nuit n’empêche pas l’autorégulation


Un mythe persistant affirme que si un bébé est aidé pour s’endormir, il n’apprendra jamais à se réguler seul.


La recherche montre l’inverse.

L’autorégulation se construit à partir de milliers d’expériences où le bébé :

  • exprime un besoin,

  • reçoit une réponse,

  • retrouve un état de calme.


Chaque endormissement accompagné est une leçon de sécurité. Un bébé laissé seul avec un stress qu’il ne peut pas gérer n’apprend pas à se calmer. Il apprend à ne plus signaler. Ce ne sont pas des pleurs de décharge au départ ni même un bébé qui "fait ses nuits" par la suite. C'est un nourrisson stressé.


Sevrer son bébé : quand les promesses ne tiennent pas


Sarah a décidé de sevrer sa fille Lucie dans l’espoir d’améliorer ses nuits :

« J'étais épuisée après des mois de nuits agitées et je pensais que le sevrage la calmerait. Mais après, elle s’est réveillée encore plus souvent. Elle réclamait un biberon, et je devais me lever à chaque fois. Mes nuits sont devenues encore plus épuisantes. »

Marie, maman d’un bébé de 9 mois, témoigne aussi :

« Avant, il suffisait de le mettre au sein et il se rendormait. Maintenant, je dois préparer un biberon. Cela perturbe notre sommeil à tous les deux. » Manon

Depuis des générations, l’endormissement au sein est un moyen efficace d’apaiser les bébés. Pourtant, on recommande souvent de le dissocier, au nom d’une autonomie supposée.

Laura raconte :

« J’ai essayé de séparer l’endormissement du sein. Les nuits sont devenues un cauchemar. Mon bébé pleurait dès que je la posais. J’ai fini par la bercer pendant des heures. »

Ces récits ne sont pas des exceptions. Ils illustrent le décalage entre les promesses théoriques et la réalité vécue.


Ce dont vous avez réellement besoin


Les parents n’ont pas besoin de techniques pour faire taire leurs bébés. Ils ont besoin :

  • de temps,

  • de congés parentaux adaptés,

  • de relais,

  • de reconnaissance de la normalité du sommeil infantile.

La fatigue n’est pas un échec individuel.C’est un problème collectif.


Réhabiliter une approche respectueuse du sommeil


Voici les principes et valeurs que je défends :

  • Offrir au jeune enfant une base de sécurité pour explorer à son rythme.

  • Reconnaître que le sommeil est un comportement naturel, présent dès la vie fœtale.

  • Accepter qu’un bébé ait besoin de soutien pour s’endormir et se rendormir.

  • Proposer une palette de moyens d’endormissement, plutôt qu’une méthode unique.

  • Ne pas arrêter arbitrairement les tétées ou biberons sans protéger la nutrition et la sécurité affective.

  • Répondre aux pleurs pour renforcer la confiance et la sécurité émotionnelle.

  • Mettre en place des routines souples, adaptées à la famille.

  • Reconnaître qu’il n’existe pas de méthode universelle.


Le sommeil des bébés n’a pas besoin d’être entraîné. Il a besoin d’être accompagné.

Dormir au sein, aux bras, contre un parent n’est pas un problème à résoudre. C’est une réponse profondément humaine à un besoin fondamental de sécurité.

Le sommeil des bébés n’est pas cassé. Ce sont nos discours qui le sont.



Références


  • Ball, H. L. (2025). Infant sleep biology. In How babies sleep: A factful guide to the first 365 days and nights. BASIS.

  • Ball, H. L., & BASIS Team. (2025). Human evolution: Why babies sleep as they do. Baby Sleep Info Source.

  • Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss: Vol. 1. Attachment. London: Hogarth Press.

  • Ainsworth, M. D. S., Blehar, M. C., Waters, E., & Wall, S. (1978). Patterns of Attachment: A Psychological Study of the Strange Situation. Hillsdale, NJ: Lawrence Erlbaum Associates.

  • Haig, D. (2014). Troubled sleep: Night waking, breastfeeding and parent-offspring conflict. Evolution, Medicine, and Public Health, 2014(1), 32-39.

  • McKenna, J. J., & Volpe, L. E. (2007). Cultural influences on infant and childhood sleep biology. In Sleep and development (pp. 79-104). Oxford University Press.

  • Price, A. M., Wake, M., Ukoumunne, O. C., & Hiscock, H. (2012). Five-year follow-up of behavioral infant sleep intervention. Pediatrics, 130(4), 643-651.

  • Samson, D. R. (2022). Adaptive solutions to vulnerability during sleep. Evolutionary Psychological Science, 8, 275-285.

  • St James-Roberts, I., & Peachey, E. (2011). Infant crying and sleep-waking problems. Archives of Disease in Childhood, 96(4), 340-344.

  • St James-Roberts, I., et al. (2015). Infant night waking and resettling. Journal of Developmental & Behavioral Pediatrics, 36(5), 324-329.

  • Teti, D. M., & Crosby, B. (2012). Maternal responsiveness and infant night waking. Child Development, 83(3), 939-953.

Les plus lus
Recommandé pour vous

Pack - L'essentiel de l'allaitement

la bambine distraite au sein.jpg

Je me prépare à allaiter

JulieConsulteEssentiel.png

Mon allaitement des premiers jours

Claire et son mari.png

Mon allaitement

au fil des mois

Fil des mois.jpg

La diversification de mon bébé allaité

Anne et James Renaud Caillé.jpg

Je reprends une activité professionnelle

Parents de Roxane attentifs.jpg

Je souhaite sevrer mon bébé

Les pieds de Théo dépassent du canapé - Charlotte.jpg

Mon bébé

ne fait pas ses nuits

Claire Calmet bébé dort sur thorax.jpg

Les urgences de l'allaitement

Les urgences de l'allaitement.png
bottom of page